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Géomédia 1 – Une cartographie géomédiatique de la crise tunisienne

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4. Les partenaires économiques : le cas des IDE

Les investissements directs étrangers qui se multiplient en Tunisie depuis quelques années dessinent la géographie économique émergente du pays.

Investissements directs étrangers - Carte réalisée par Timothée Giraud (CIST)
Investissements directs étrangers – Carte réalisée par Timothée Giraud (CIST)

Pour essayer de comprendre l’impact que la révolution de Jasmin pourrait avoir sur les autres pays arabes et notamment en Afrique du Nord, la géographie économique est indispensable. Elle dit avec qui la Tunisie travaille et échange, qu’il s’agisse de commerce ou de finance. Les affaires développées avec tel pays s’accompagnent souvent, ou suivent, des mouvements de main d’œuvre ; et à son tour cette familiarité d’échanges se prolonge de relations par le tourisme, la coopération culturelle ou l’interaction politique. Les nouvelles mobilités internationales, qui associent de plus en plus des motifs économiques, sociaux et familiaux, surtout en Méditerranée, signalent la combinaison croissante de ces facettes de l’échange. On peut donc penser que les réseaux sociaux, au sens large du terme c’est-à-dire les réseaux constitués par la densité de ces différents types d’échanges, constituent les vecteurs d’une possible « contagion » politique à des pays qui seraient particulièrement liés à la Tunisie.

La géographie économique ne dira pas si la contagion politique du jasmin à l’Algérie ou à l’Égypte est inéluctable, mais elle peut donner quelques pistes. L’indicateur choisi ici est l’investissement direct étranger [1] au cours des toutes dernières années. Cet indicateur renseigne davantage que l’échange commercial sur la géographie économique tunisienne qui est en train de se mettre en place : les investissements d’aujourd’hui sont, peut-on l’espérer, « les emplois de demain », ils sont à coup sûr les échanges en cours de développement. Les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée (PSEM) en général attirent depuis 2005 des investissements étrangers en proportion beaucoup plus importante qu’auparavant. Leur ouverture économique accrue (sous l’effet des accords d’association avec l’UE) et la stabilisation macroéconomique des conditions de leur croissance leur ont donné une crédibilité nouvelle. Leurs perspectives de croissance économique annuelle à 5% ou 6% voire 7% intéressent des investisseurs internationaux en mal de placements sûrs, et qui savent que les aventures à 15% de retour sur investissement ont disparu avec Bernard Madoff. Il est donc intéressant de voir quelle géographie dessinent les flux de ces nouveaux investissements transnationaux, et de vérifier si l’inflexion constatée pour la géographie du commerce et qui voit le recul tendanciel de la place de l’Europe dans le commerce tunisien [2], vaut pour les investissements.

Les données utilisées ici viennent de l’Observatoire des investissements et partenariats en Méditerranée « ANIMA-MIPO » (www.animaweb.org), un outil de la coopération euroméditerranéenne soutenu par le programme « Invest in Med » de la Commission européenne. Il est fondé sur l’examen minutieux des intentions d’investissement. Il ne s’agit que d’intentions, mais les chiffres sont bien corrélés (avec une légère surévaluation) aux flux réels constatés a posteriori par la CNUCED. L’inconvénient est donc de travailler sur des intentions, mais l’avantage est de disposer de données plus récentes que celles de la CNUCED. On rapporte ensuite les montants de ces intentions à la totalité des flux d’IDE sortant des pays émetteurs, telles qu’ils sont renseignées par la CNUCED ; on obtient ainsi une idée de l’importance que la Tunisie revêt pour le pays émetteur.

Le premier enseignement de la carte est que l’Europe n’est plus le seul partenaire de la Tunisie. Alors qu’au début des années 2000 elle envoyait plus de la moitié des IDE reçus en Tunisie, sa part est presque réduite à un tiers en 2009-2010. Il faut y voir à la fois (i) l’effet de la raréfaction des disponibilités financières en Europe du fait de la crise internationale, (ii) la tendance à la diversification des partenaires économiques de la Tunisie, et en particulier (iii) la montée en puissance des investisseurs du Golfe. D’autres pays émergents s’intéressent de plus en plus à la Tunisie : sur la période 2007-2010, la Turquie est devenue le 9e investisseur en Tunisie, l’Inde le 20e. Mais les montants représentent encore peu de chose comparé aux investissements des Émirats, de Qatar ou de Bahreïn. Les pays du Golfe sont devenus des acteurs majeurs de l’investissement tunisien, à travers des mégaprojets et en particulier à l’occasion de la privatisation de services publics : prise de participation dans le capital d’opérateurs tunisiens de télécoms, concessions de services portuaires, opérations immobilières et/ou touristiques etc. Très récemment (mais les données d’ANIMA ne le disent pas encore) la Libye aurait investi significativement en Tunisie ; mais compte tenu du souci de la présidence libyenne de tout faire pour éviter la contagion du jasmin (le colonel Kadhafi a été le seul chef d’État de la région à affirmer que le départ du président Ben Ali était une erreur), on peut douter de la pérennité de ce flux d’investissement.

Les IDE en Tunisie sont encore insuffisamment destinés aux secteurs du système productif, et encore trop réservés aux secteurs de rente (immobilier, tourisme…) ou de privatisations (qui sont par définition ponctuelles). Les investissements venus d’Europe, à travers des projets plus nombreux et plus petits que ceux du Golfe, sont un peu davantage orientés vers le système productif, y compris dans des branches de haut niveau comme l’aéronautique. La réalité socio-économique tunisienne se transforme, son image aussi et son attractivité pour autre chose que des investissements dans la sous-traitance banale. Mais ces tendances sont encore faibles, et on reste très loin de l’établissement d’un système productif transméditerranéen qui associerait l’Europe à la Tunisie sur la base du partage de la valeur comme ce qui s’est mis en place avec les PECO.

Si la démocratie politique (fin – ou au moins forte réduction – de la confiscation du pouvoir par le clientélisme) et la démocratie économique (fin de la prédation par le groupe au pouvoir, remise en cause de la distribution des prébendes en fonctions de la fidélité politique, et passage à des marchés transparents) devaient se confirmer, on pourrait voir dans les années qui viennent une inscription plus favorable de la Tunisie dans les échanges productifs transnationaux, notamment avec l’Europe. Une autre inconnue de l’équation géoéconomique sera la capacité de l’Europe à nouer un partenariat stratégique avec la Tunisie pour soutenir sa transition (vaste plan d’investissement dans les infrastructures, soutien aux PME et transformation d’une aide pour le moment trop cantonnée aux subventions et à l’appui budgétaire au lieu de soutenir le système productif [3]), et qui pourrait dynamiser les échanges économiques tuniso-européens. Pour le moment nous n’en sommes pas là, et la carte montre que la Tunisie reste un partenaire marginal pour les investisseurs européens.

Le deuxième enseignement de la carte est la faiblesse des échanges entre PSEM. Si l’on exclut la Turquie, qui est devenue un véritable pôle économique dans la région, seule l’Égypte envoie en Tunisie un montant significatif d’IDE. Les montants venus d’Algérie (23e rang des investisseurs en Tunisie), du Maroc (28e) ou de Jordanie (29e) sont très faibles. Cela conforte ce que l’on sait de la faiblesse des relations économiques Sud-Sud en Méditerranée. Si donc on peut penser à une contagion de la révolution de Jasmin aux autres pays d’Afrique du Nord, c’est a priori davantage du fait de la similarité des problèmes de gouvernance et d’insuffisance des perspectives d’avenir pour leur jeunesse, que du fait des interactions économiques entre ces pays.

Le dernier enseignement est la modicité de la place des États-Unis. On a beaucoup parlé du rôle positif de l’administration américaine dans le soutien à la révolte tunisienne, contrastant avec les atermoiements européens. En réalité, si l’exécutif américain a soutenu la position du chef d’état-major face à la demande du président Ben Ali de tirer sur les manifestants, ce n’est pas par romantisme démocratique (sinon comment expliquer que le gouvernement américain envoie tant de signaux en faveur du retour au calme en Égypte ?) ; c’est parce que les États-Unis ont intérêt à un bouleversement des alliances traditionnelles entre l’Europe et le Maghreb pour mieux espérer prendre pied dans l’ensemble maghrébin et sahélien, riche en réserves d’hydrocarbures révélées ou en voie de l’être.

Pierre Beckouche (CIST)

[1] Les investissements en portefeuille sont négligeables en Tunisie. Cf. Galal A. et Reiffers J.-L. (dir.), 2010, « Crise et voies de sortie de crise dans les pays méditerranéens », rapport de synthèse du Femise pour la Femip, BEI.
[2] Pour le commerce de marchandises, la part de l’Europe est passée de près de 80 % en 1995 à 75 % aujourd’hui. Cf. Gallal A. et Reiffers J.-L., 2009, « Les pays partenaires méditerranéens face à la crise », Femise, Rapport sur le partenariat euroméditerranéen, Marseille.
[3] Cf. Beckouche P., 2011, « Bilan d’Euromed : un état des lieux du financement par l’UE du développement en Méditerranée », Ipemed.[:]

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