compte-rendu conflits

Entreprise, environnement, société : une conciliation improbable ?

Éclairages français et américains

Le séminaire du 28 novembre 2015 a réuni une vingtaine de participants (économistes, gestionnaires, géographes, juristes) autour de deux communications : l’une, de nature théorique, interrogeant les liens entre entreprise et société ; l’autre, de nature empirique, explorant l’appropriation actuelle des enjeux écologiques par les grandes entreprises.

Le débat sur la responsabilité sociale des entreprises aux États-Unis au XXe siècle : une relecture de l’œuvre d’Adolph Berle

Antoine Rebérioux (professeur d’économie, Université Paris Diderot)

Dans son intervention basée sur un article coécrit avec un juriste britannique pour le colloque Sur les traces de Berle (à l’occasion du lancement en 2009 de la chaire Adolf A. Berle à l’Université de Seattle), Antoine Rebérioux a proposé une relecture des travaux de ce grand spécialiste américain des organisations. L’objectif est de démystifier l’idée fausse mais répandue selon laquelle les premiers travaux de Berle étaient une défense de l’orthodoxie actionnariale. Antoine Rebérioux démontre que ce n’est pas le cas, en s’appuyant sur certains points importants présents dans la pensée de Berle relative à la gouvernance d’entreprise. Ces thèmes concernent : les limites des forces externes du marché pour contraindre la prise de décision par les managers, l’intérêt d’avoir une allocation du capital des sociétés par les acteurs internes à l’entreprise plutôt que par le marché, le rôle de veille informelle exercé par la société civile et, enfin, la démocratie actionnariale comme institution sociale (par opposition à la primauté accordée à la maximisation du profit de l’entreprise).

Dans son commentaire, Emna Gana (Université de la Manouba) a proposé plusieurs pistes de prolongement du travail présenté par Antoine Rebérioux :

  • Mobiliser l’ouvrage de Bryan Horrigan (2010), CSR of the 21st Century: debates, Models, practices across the government and law and Business, Edward Elgar Publishing, qui offre un aperçu interdisciplinaire très complet de la responsabilité sociétale des entreprises
  • Mettre en perspective les idées de Berle en s’intéressant à la loi Dodd-Frank promulguée en 2010 par l’administration Obama en tant que principal volet législatif de la réforme du marché financier et de la responsabilisation des grandes entreprises
  • Retracer les évolutions récentes du contexte européen (ex. pressions visant à réviser la Directive Transparence datant de 2004 afin de soutenir la création d’une norme globale en la matière).

L’arbre comme unité : représentations et pratiques dans les programmes de plantation des groupes du CAC 40

C. Clos (doctorante en économie, Université Paris Diderot), Romain Demissy (doctorant en économie, Université Paris Diderot) et Olivier Leroy (doctorant en géographie, Université Paris Diderot)

La seconde intervention présentée par Olivier Leroy (doctorant en géographie) et coécrite avec deux doctorants en économie, part du constat suivant : depuis les années 1990, les grandes entreprises, sous la pression de la société, développent un nombre croissant d’actions et une communication visant à montrer qu’elles ont une responsabilité sociale et s’engagent pour le développement durable.
Les auteurs ont choisi de s’intéresser aux programmes de plantation d’arbres par les grandes entreprises cotées en France comme un exemple de communication de leurs actions éthiques. La recherche documentaire s’appuie sur les rapports Développement Durable des groupes du CAC 40 de 2009 à 2012. Trois stratégies sont mises en évidence : les groupes plantent eux-mêmes des arbres ; ils s’adressent directement à des « opérateurs de terrain » ; ils passent par des intermédiaires qui contractualisent avec des opérateurs de terrain. La plantation répond à différents « champs de justification ». La compensation de l’impact des activités du groupe en fait partie, qu’il s’agisse d’une obligation légale (ex. l’activité d’exploitation de carrières) ou non (ex. questions liées à la biodiversité chez Michelin ou à l’empreinte écologique chez Vallourec). Dans d’autres cas, la plantation d’arbres est un moyen pour l’entreprise d’impliquer et motiver les salariés. Il n’en demeure pas moins que, dans les deux cas, il s’agit au fond bien d’une transaction marchande. Les auteurs critiquent l’automatisme du lien fait par les entreprises entre l’arbre planté et ses ensembles (haies, forêts…). Cette vision ignore le fait que « les fonctions écologiques ou sociales associées à des ensembles ne sont pas que liées à leurs compositions (nombre et espèces d’arbres). Les structures spatiales et démographiques jouent un rôle par les interactions que vont développer les arbres entre eux ».

Le commentaire de Chiraz Ghozzi-Nekhili (Université de la Manouba) porte sur plusieurs points :

  • Dans quelle mesure l’engouement pour ce projet de plantation peut-il être expliqué par la facilité de sa mise en œuvre ? Est-il accompagné par d’autres actions visant la protection de l’environnement ?
  • Les actions citées dans les rapports Développement durable des entreprises dénotent-elles un vrai engagement en matière de RSE ou est-ce seulement des actions isolées qui sont mises en œuvre pour faire baisser la pression des parties prenantes ?
  • La relation entreprise-intermédiaires semble unilatérale, dans le sens où l’entreprise mandate l’intermédiaire pour la réalisation de l’action de plantation ; peut-on envisager une relation dans l’autre sens où l’engagement environnemental de l’intermédiaire favoriserait une réelle appropriation de la cause environnementale voire sociétale par l’entreprise ?

Les questions des deux rapporteurs ont été suivies de nombreuses autres réactions de la salle et d’une discussion très nourrie avec les intervenants.

La fin de la réunion a été consacrée à la discussion sur l’avenir de l’axe Conflits et compromis de la globalisation territorialisée, riche d’une activité de 4 ans au sein du CIST. Les coordinateurs de l’axe ont proposé deux pistes : maintien de l’axe avec une gouvernance renouvelée ou rapprochement avec l’axe Régionalisations dans le monde, créé plus récemment. C’est cette dernière option qui a été finalement retenue.

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