ARAPT compte-rendu

Des idées émergentes aux actions territoriales, en passant par l’analyse des discours

Synthèse de la session SS24
Recompositions idéologiques et transformations de l’action territoriale : entre nouveaux paradigmes et hybridations émergentes
(58e colloque ASRDLF, Rennes, 30 juin 2022, 13h45-15h45)

Sylvia Brunet

Les 5 communications proposées dans le cadre de cette session illustrent certaines des recompositions idéologiques des régimes politiques observables depuis une dizaine d’années. Elles montrent en particulier comment des idées ou référentiels longtemps considérés comme légitimes et importants, tels que la croissance, le développement ou la compétitivité mondialisée, sont relativisés, concurrencés ou même abandonnés au profit d’autres paradigmes. La crise de la social-démocratie puis celle du néolibéralisme ont ainsi fait émerger d’autres idées et d’autres référentiels nouveaux ou renouvelés, utilisés seuls ou combinés de manière hybride, qu’il s’agisse d’une forme de repli sur soi (sur sa souveraineté nationale, son identité, ses traditions…), d’une exigence de sécurité (physique, sanitaire, environnementale…), d’une volonté de résilience pour faire face aux crises diverses (économiques, énergétiques, environnementales, sécuritaires, migratoires, sanitaires, alimentaires…), d’un retour au local et à la proximité, d’un désir de sobriété, ou encore d’un impératif de développement durable (modèle prêt-à-penser) ou de transition écologique (co-construite dans les territoires, à la carte).
Ainsi, notre collègue Anthony TCHEKEMIAN de l’Université de Polynésie explique que les mesures nationales mises en place pour faire face à la pandémie de Covid-19 (à savoir la fermeture des frontières, l’arrêt des échanges internationaux ou encore les périodes de confinement) ont incité à un certain retour au local, comme l’illustrent les jardins collectifs développés dans l’agglomération de Papeete sur l’île de Tahiti, notamment le jardin créé par les étudiants d’une résidence universitaire sur le campus de l’Université de Polynésie, sur un espace en friche. Il est un moyen d’accéder à moindre coût à une alimentation équilibrée, saine et durable, crée du lien social et une occupation apaisante (qui perpétue en outre la tradition du « potager » : « fa’a’apu »), améliore le cadre de vie et est vecteur de mixité sociale quand il associe en outre étudiants et habitants du quartier.
Par ailleurs, notre collègue normand Nathan GOUIN s’intéresse aux recompositions idéologiques qui sont à l’œuvre dans le territoire de la Vallée de la Seine (de l’Île-de-France jusqu’au Havre) depuis 2009. Il pose la question de savoir si le référentiel néolibéral (c’est-à-dire de soumission à la concurrence mondiale – prépondérant depuis les années 1970) laisse aujourd’hui sa place à un référentiel de développement (ou « gouvernement ») durable (c’est-à-dire de prise en compte de la préservation de l’environnement et de la lutte contre le réchauffement climatique). L’auteur distingue trois périodes successives : de 2009 à 2011, surreprésentation des questions de performance portuaire et de positionnement géoéconomique ; de 2012 à 2016, questions de gouvernance et d’implication des collectivités territoriales ; depuis 2020, préoccupations plutôt liées à la durabilité et la transition énergétique et environnementale, qui est devenue une contrainte en soi (tout dépend toutefois des acteurs, HAROPA notamment restant centré sur l’attractivité industrielle et la reconquête de parts de marché).
Ce processus de transition écologique est également au cœur des communications proposées par Ali ROMDHANI et René AUDET (à l’échelle métropolitaine, au Québec), ainsi que par Anouk BONNEMAINS et Christophe CLIVAZ (s’agissant des stations de montagne de faible altitude).

Par conséquent, comme les idées et valeurs sont nouvelles, les priorités politiques sont amenées à être infléchies ou modifiées et l’action territoriale peut se transformer, et ce à toutes les échelles, internationale, nationale, régionale et locale. Ces évolutions idéologiques et territoriales sont soit – plus ou moins – pilotées et construites par les différents acteurs concernés, soit accompagnées par des dispositifs externes.
D’une part, Yves-Marie RAULT-CHODANKAR explique que certains acteurs résistent parfois aux discours politiques et économiques dominants pour agir en conservant des frontières au sein d’un marché mondialisé, mais que cette contestation n’est pas forcément structurée. En effet, si, en matière de fabrication et de commercialisation des médicaments, l’Inde en particulier résiste au contrôle des prix, aux normes de fabrication et au droit à la propriété intellectuelle, sa contestation à différentes échelles passe par des stratégies de diversion discrètes, fluctuantes et parfois involontaires, avec des rapports économiques et culturels qui n’aboutissent pas – comme on pourrait pourtant s’y attendre – à une hégémonie des normes issues des « Nord », mais à un modèle polycentrique de régulation.
D’autre part, nos collègues suisses Anouk BONNEMAINS et Christophe CLIVAZ illustrent quant à eux comment les transformations idéologiques peuvent être non seulement structurées, mais également accompagnées par des outils relativement innovants qui jouent un rôle de médiatisation. Ils analysent en effet l’exigence de transition socio-écologique telle qu’elle est mise en œuvre par les stations de montagne (notamment les stations de faible altitude), sous le double angle de la gouvernance territoriale et des labels de développement durable. Notamment, le label « Flocon Vert », créé par une association environnementale, a pour objectif d’accompagner, par la mise en œuvre d’un comité de pilotage, les stations vers une transition socio-écologique et de nouvelles stratégies touristiques pertinentes et adaptées aux réalités des territoires.

Quelle que soit la méthode utilisée par les contributeurs de cette session, l’analyse des discours, anticipations et évaluations des différents acteurs impliqués (institutionnels ou issus de la société civile) permet de mieux comprendre ces idées nouvelles et les transformations qu’elles peuvent éventuellement engendrer. Cette analyse peut en effet révéler leurs stratégies respectives, les divergences et tensions, les enjeux visés et les compromis concédés, les adaptations aux différentes contraintes internes et externes, ou parfois le sens caché des changements normatifs engagés et des nouveaux paradigmes politiques qui les véhiculent ou en découlent. Les nouvelles idées peuvent également être testées, notamment quant à la question de savoir si elles sont ou non – et si oui comment – appropriées par les acteurs locaux et régionaux, dans le cadre de la régulation et de la gouvernance des territoires.
Par exemple, Ali ROMDHANI et René AUDET montrent que les différents discours québécois de transition écologique (qui viennent d’en bas ou d’en haut) mettent en scène des transitions très différentes et hétérogènes, qui ouvrent selon les cas des espaces de collaboration ou de tension / conflit. Ils montrent aussi que, à l’échelle métropolitaine en particulier, se retrouve au Québec une tendance forte, celle d’utiliser la culture (plutôt que les transformations matérielles) comme vecteur de changement.

Pour conclure, on ne peut que constater que le champ des recherches n’est pas épuisé. Les questions des nouveaux clivages axiologiques et politiques (en faveur du national populisme à droite par exemple) ou de l’accès au pouvoir de certaines nouvelles forces politiques restent, par exemple, à analyser.
Peut-être cela pourrait-il être l’occasion d’un prochain rendez-vous, afin de continuer à voyager dans différents espaces et différentes disciplines, avec peut- être plus de juristes présents parmi nous afin d’aborder également les cadres législatifs et réglementaires et le contentieux des actions territoriales qui émergent en lien avec de récentes recompositions idéologiques, afin de mieux croiser les différents curseurs territoriaux, normatifs et institutionnels ?